Sortir du harcèlement : ce que je retiens du colloque du 11 mars

J’ai participé au colloque « le harcèlement dans tous ses états », organisé par l’institut Virages  le 11 mars dernier à Paris.

L’approche de l’école Palo Alto apporte des clés de décodage efficaces pour trouver des solutions. Nous explorons comment harcelé et harceleur sont pris dans un système qui dysfonctionne tel un cercle vicieux ; du coup, nous pouvons aider le harcelé à stopper cette spirale infernale ! En opérant un virage à 180 degrés, la personne harcelée peut enfin reprendre pied et confiance en elle.

Que retenir de ce passionnant colloque ? Que puis-je vous partager, à vous qui découvrez l’approche Palo Alto sur ce blog ?

Le harcèlement : une relation asymétrique, à la violence insidieuse

Dix orateurs talentueux se sont succédé et ont partagé au total une trentaine de « vignettes cliniques ». Ces exemples provenaient de contextes aussi variés que la famille, le couple, la cour d’école, et bien entendu le milieu du travail. Ce qui est frappant dans ces histoires, c’est que les personnes qui consultent pour sortir du harcèlement subissent souvent une situation cristallisée, voire extrême. Et parfois cette situation est douloureuse depuis longtemps, parfois des années.

C’est que le harcèlement s’installe souvent de manière progressive – ce sont d’abord des remarques qui paraissent anodines, puis elles s’accentuent pour devenir des reproches systématiques, des sarcasmes, jusqu’à des paroles dégradantes et humiliantes. Et progressivement, la personne harcelée ressent un malaise, se sent oppressée, se recroqueville, ou s’isole. 

Cela passe presque inaperçu, et puis un jour cela devient INSUPPORTABLE. Comme la grenouille dans la casserole d’eau qui chauffe petit à petit…  [*]

 

Parfois au contraire, le message reçu est tellement  coinçant que la personne est comme pétrifiée, tellement elle se sent mal. « Si tu nous comprenais, tu ne proposerais pas cette idée ridicule », « tu le fais exprès ? », « je fais des remarques constructives et tu me déçois »

harcelement-couple-violence-conjugaleLa proximité intensifie la relation, et complexifie la situation. Le cocktail émotionnel peut devenir explosif dans une famille, dans un couple. Les enjeux affectifs démultiplient l’impact relationnel !!

Enfin, Edward Storms nous a mis en scène comment devenir « harcelé harcelant » ! D’abord en interprétant, puis en se sentant victime de toute réaction, en agressant et en prenant possession du cadre. L’interaction peut se rejouer avec le thérapeute, trouver la marge de manœuvre d’intervention devient alors tout un art !

 

 

Des réactions « logiques » mais qui souvent – hélas – aggravent

Les réactions sont toujours « logiques » du point de vue de la personne harcelée, ou de celui de l’entourage qui cherche à aider. Et d’ailleurs il n’y a pas une « bonne » manière de réagir : le seul critère à prendre en compte est l’effet sur la situation.

Les mythes qui peuvent paralyser la personne harcelée, – malgré leurs bonnes intentions – et qui aggravent souvent le harcèlement :

  • « ça va s’arranger » ou le conte de fée : la personne résiste mollement à la critique mais finit par adapter son comportement en espérant que l’autre va cesser. Car elle se dit « ça va aller », ou  « il va bien s’apercevoir que je ne fais de mal à personne », voire « si je fais tout bien, ça se passera bien ».
  • « je pourrais déposer plainte » ou le code de la route magique : l’arsenal juridique donne une fausse impression rassurante. Hélas la prise en charge juridique est un long parcours, avec une définition réduite aux seuls faits, qui ne protège pas du sentiment de harcèlement et qui souvent fait souffrir encore plus.
  • L’entourage qui intervient, ou le mythe de Zorro :  l’entourage (la maman de l’enfant harcelé, le DRH, la proviseur, etc) moralise l’agresseur et envoie -involontairement- un message implicite au harcelé « tu es incapable de te défendre » et au harceleur « tu as choisi la bonne victime ». Le harceleur va rendre ses attaques plus discrètes ou les sophistiquer (un seul regard peut suffire à tétaniser sa victime)
  • Vite fuir ailleurs, ou le mythe de l’herbe + verte : quitter la relation allège la souffrance, mais souvent la blessure  est toujours là. Et la personne peut rester dans la crainte de revivre quelque chose de similaire, (ce qui peut se produire hélas parfois), d’autant plus qu’elle garde un sentiment d’impuissance à se défendre.

Sortir du harcèlement grâce au décodage interactionnel

Grâce au questionnement stratégique, concret et interactionnel, nous guidons vers la sortie du tunnel !

  • Pas-à-pas nous décodons avec la personne qui souffre de la situation, quelles réactions maintiennent le problème, – malgré elle – : ce sont des « tentatives de solutions » ou « tentatives de régulation ». C’est une étape délicate où empathie et qualité de relation sont des pré-requis !
  • Des recadrages sont autant de nouvelles lunettes pour voir la situation autrement, et de façon interactionnelle [**] :
    • « Pourquoi le harceleur arrêterait-il ? », « Quels sont les avantages que le harceleur en tire ? »
    • « Face à quelqu’un qui veut vous rabaisser, + vous vous justifiez, + vous lui donnez d’occasions de vous rabaisser encore »
  • Nous utilisons un moteur pour agir autrement : les émotions (dans le modèle enrichi par Virages)
    • Exemple : faire émerger la colère présente, mais souvent écrasée par la peur que ressent la personne harcelée. La biche apeurée devient alors lion prêt à rugir.
    • biche-sans-defenselion-savane
  • Nous co-construisons ensemble une stratégie relationnelle différente : un virage à 180 degrés, exactement à l’inverse des « tentatives de régulation ». D’une phrase, le harcelé empêche l’autre d’y trouver son bénéfice, que ce soit le pouvoir, la popularité…
    • Exemple : « la prochaine fois que Sylvie s’approprie votre idée par mail, vous répondrez, avec copie à tout le monde, pour la remercier d’avoir transmis votre idée et de l’avoir mise en avant »

Résultat : la personne retrouve confiance en elle, car elle a enfin une parade efficace pour se protéger elle-même, ou se défendre elle-même de son agresseur. Au lieu de se voir en « victime » et de subir avec un sentiment d’impuissance, elle se sent forte : elle dispose d’une « arme » et d’un « bouclier » concrets ! Et parfois, le simple fait de les savoir à disposition suffit déjà à bloquer le cercle vicieux.

Tout le monde peut être vulnérable un jour. Cela vous est-il déjà arrivé ? Ou cela est-il arrivé à quelqu’un autour de vous ? Quelle réaction avez-vous tenté alors ?

[*] Lire le joli article de Karine « Histoire de seuil(s) »

[**]Voir aussi l’interaction en action et  le recadrage selon Tom Sawyer

4 pensées sur “Sortir du harcèlement : ce que je retiens du colloque du 11 mars

  • 22 mars 2016 à 23:26
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    Merci Estelle pour ce magnifique résumé de la teneur de ce colloque!
    Une fois de plus, comme dans chacun de tes comptes-rendus, tout y est: teneur et nuances.

    Avec, pour le prix, de nouvelles recettes détaillées comprenant les ingrédients de tout ce qu’il ne faut pas faire.
    Il n’y a plus qu’à pas laisser mijoter….
    Et modifier les interactions à notre sauce
    Bon appétit!
    Merci Chef***!

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    • 23 mars 2016 à 14:20
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      Ah Joëlle, j’aime bien ta métaphore !
      Et j’aime bien me dire qu’à chaque situation, c’est une recette unique que je concocte pour dénouer les interactions qui en ont besoin.
      Merci de ton commentaire fin gourmet !! 😉

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  • 24 mars 2016 à 12:01
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    Wouaw, chapeau Estelle, quel beau travail !
    Tout cela me met en appétit (-:

    Répondre

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